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"Mort aux vaches,
vive l'anarchie"
(G. Brassens)

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10 juillet 2009 5 10 /07 /juillet /2009 11:57

 

Vrai : Girl next door, autopsie d’un montage (http://le-bosse-fort.over-blog.com/article-14471517.html) comporte un lien (http://myfreefilehosting.com/f/6b5ba69a52_0.27MB) conduisant à un site hébergeur ; ce lien est devenu inactif.

Cela signifie que le dossier sous Word d’une trentaine de pages qui y avait été déposé pour votre plus grande attention L est devenu inaccessible,  situation tout à fait intolérable d’autant qu’elle ne peut conduire qu’à de futurs « M’sieur j’n’ai pô pu avoir accès alors je n’ai pas pu terminer mon travail ». Oh ! Je l’ai fait avant vous, bandes de fumistes ! 

Il me paraît aujourd’hui  inutile de mettre une nouvelle fois en ligne l’intégralité du texte. Par contre, il me semble bon de faire un copier / coller de la partie qui tentait de définir la notion de mythe.

Je rappelle que le texte proposé ci-dessous date de 2007, que certains des exemples utilisés ont un peu vieilli… et, surtout, je rappelle qu’il est une partie de l’introduction d’une "autopsie" portant sur un teen movie à succès : Girf of newt door, film de Luke Greenfield (sortie 29 décembre 2004)[i]1 avec Emile Hirsh (Matthew, le héros) & Elisha Cuthbert (Danielle, l’héroïne). Ne vous étonnez donc pas que, plusieurs fois, références soient faites à ces deux personnages.

Et puis, souvenez-vous que si, dans le langage courant, mythe et légende peuvent être utilisés comme deux synonymes, il en va tout autrement en Sciences humaines. Le mythe est alors la valeur sociale qui est supportée par des récits qui ont assez souvent un fond de réalité mais qui ont été amplifiés tant par l'imagination d'auteurs, qu'ils s'expriment par écrit ou oralement (bardes), que par l'imaginaire collectif ; autrement dit il a été amplifié par des légendes.

 

Extraits de l’autopsie de Girl of next door :

 

Rappel avec un soupçon de « provo » ici ou là en guise d’introduction : qu’est un mythe [ii]2

 

Qu’est un mythe 1 ?

Un mythe est un récit qui véhicule des valeurs si puissantes qu’il « permet à un groupe, une collectivité de s’identifier »[iii]3

Les valeurs en cause ont presque toujours une finalité morale, au sens le plus général du terme ; morale et mythes vont très souvent main dans la main pour se fondre ensemble.

Les valeurs véhiculées sont intemporelles. C’est à ce point que J.P. Vernant n’hésite pas à écrire que tout se passe comme si le mythe était « déjà là avant qu’un quelconque conteur en entame la narration. En ce sens, le récit mythique ne relève pas de l’invention individuelle ni de la fantaisie créatrice [… mais du besoin social][iv]4 ».

Ces valeurs sont également universelles. Retour à J.P. Vernant. « Les mythes […], que Platon nomme des fables de nourrice […] sont un mot grec lié à l’histoire de cette civilisation. Faut-il en conclure qu’en dehors d’elle ils ne sont pas pertinents et que le mythe, la mythologie n’existent que sous la forme et au sens grec ? C’est le contraire qui est vrai. Les légendes hellènes, pour être elles-mêmes comprises, exigent la comparaison avec les récits traditionnels d’autres peuples, appartenant à des cultures et à des époques très diverses, qu’il s’agisse de la Chine, de l’Inde, du Proche-Orient ancien, de l’Amérique précolombienne ou de l’Afrique. Si la comparaison s’est imposée, c’est que ces traditions narratives, si différentes qu’elles soient, présentent entre elles et par rapport au cas grec assez de points communs pour les apparenter les unes aux autres »[v]5

Les collectivités évoluant, mais les valeurs fondamentales restant, le mythe, intemporel, a besoin de l’oralité[vi]6 pour s’adapter, se transformer harmonieusement[vii]7. S’il est figé dans un écrit, il peut être nécessaire de faire des « relectures » provoquant de véritables cassures qui semblent parfois brutales et être de ce fait considérées comme une trahison vis-à-vis de l’auteur.

En 1999, dans un article que je n’ose citer in extenso du fait de l’usage imbécile qui est faite de la propriété littéraire et artistique[viii]8, François Forestier, journaliste critique au Nouvel Observateur[ix]9, présentait la relecture qui avait été faite de Notre-Dame de Paris pour les besoins de la comédie musicale qui venait d’être créée. Il observait comment il avait été possible de plonger chez Hugo pour y puiser des « héros d’aujourd‘hui, parce qu’ils sont de tous les temps », belle référence à l’intemporalité des mythes. Et d’expliquer comment Esméralda devient une sans-papiers, Cosette un enfant de SDF, Gavroche un rappeur, etc. Mais ces identifications n’ont pas été spontanées dans l’évolution du récit ; la non oralité du roman d’Hugo a nécessité un processus d’analyse, de déconstruction et de reconstruction et j’ai vu des collègues littéraires être choqués par ces transformations. Et pourtant…

A noter en passant que, dans son propos, F. Forestier surenchérit sur l’universalité du mythe. « De Paris à New York, des Londres à Bruxelles, on joue Hugo, on danse Hugo, on chante Hugo ». Est-ce le résultat de la musique, de la mise en scène, de la qualité des artistes… ? Sans doute (« perso », je n’ai pas aimé), mais a également contribué au succès la reconnaissance, l’identification de valeurs communes par les spectateurs.

Ce processus d’appropriation identitaire des valeurs et mythes par le spectateur, le lecteur ou l’auditeur est bien connu ; c’est lui qui, en grande partie, fait que l’on « entre » dans une œuvre ou que, au contraire, on la rejette. Car, en amont, son créateur doit avoir su user avec adresse et harmonie des valeurs utilisées, étant entendu que chacun réagira avec sa propre personnalité pour conduire à un « j’aime » ou « je n’aime pas » et que, jusqu’alors, ledit créateur élaborait son œuvre de manière spontanée ou presque. L’Iliade… l’un des plus « grands succès de librairie » (et de récitation devant un public) de tous les temps, cela sur plusieurs siècles, doit sa fortune à une expression versifiée simple et efficace tant au niveau du sens que du rythme et, plus encore, au fait que les valeurs qui sont y véhiculées sont les modèles sociaux du temps ; l’auditoire puis, plus tard, le lecteur pouvaient se projeter dans le récit, au milieu des héros, agir à leur côté… s’identifier[x]10. Ce n’est pas sans raison qu’elle devint une sorte de Bible de l’Antiquité et que les valeurs qu’elle véhicule continuèrent d’assurer son succès dans les siècles qui suivirent.[xi]11

Mais revenons au Nouvel Observateur car, dans le même numéro que celui qui a été évoqué, Jean-Gabriel Fredet proposait une autre analyse sur le même thème : « Quand Disney réinvente Quasimodo ».

Ici encore, suis navré de ne pouvoir inclure l’intégralité de ce texte d’autant que, comme le précédent, il est très court et d’une efficacité redoutable.

 

Qu’est un mythe 2 ?  Suite, mais passage graveleux : je ne sais pas si, dans Girl next door des « ados » se « tripotent » et que c’est honteux, mais il y des adultes qui, eux, se masturbent… pardon, soyons corrects et réservés, pratiquent un onanisme éhonté de  leurs méninges pour mieux séduire les spectateurs petits et grands dans le but des les sodomiser sans aucune gêne et, très franchement, cela me semble encore plus détestable et moralement condamnable !

J.G. Fradet entreprend en effet d’expliquer comment les studios Disney opèrent… (c’est moi, bien sûr, qui vais surligner les passages intéressants pour mon propos)

« La force de nos films, c'est de raconter des histoires enracinées dans un mythe ou une légende populaire". Peter Schneider, patron du département cinéma Disney, le reconnaît : [il y a au niveau de l’élaboration des scénarii une] quête permanente d'archétypes capables d'inspirer au grand public un sentiment d'identification… »

Le but sera alors de faire un « remake » du mythe (ou de l’histoire populaire, ou des valeurs fondamentales) à deux niveaux : un pour les enfants, public déclaré, un autre pour les parents, public accompagnateur, qui, seuls, verront (enfin, on l’espère !) par exemple que le Frollo du Bossu de Notre-Dame (tiens ! encore Hugo !) version Disney ressemble à Pie XII ou qu’Esméralda symbolise la Shoah.

La démarche est intéressante. La lecture d’œuvre à plusieurs niveaux est une prouesse intellectuellement périlleuse et elle mérite le respect.

L’ennui est que tout ce « tripotage » cérébrale, ne se fait pas pour la plus grande gloire de l’Humanité et de cet Esprit qui, dit-on, explique le quelque 1% de différence génétique que nous avons avec nos cousins les grands singes (salut les bonobos et bono-bêtes[xii]12 !).

Non ! Le but est de séduire progéniture et possesseurs du portefeuille familial pour qu’après les billets d’entrée au cinéma, lesdits possesseurs craquent sur les produits dérivés.

J.G. Fredet poursuit, citant lui-même un de ses confrères américain (hé ! hé ! gaffe aux droits d’auteurs !). Pour faire du Bossu de Notre-Dame « un divertissement de masse, Disney a retravaillé son Quasimodo. "Laideur, difformité, personnages prisonniers d'une architecture mystérieuse et inquiétante ne pouvaient donner des produits dérivés très vendeurs", écrivait Paul Goldberg, critique du New York Times ».

Hé oui ! Chez Disney l’œuvre cinématographique est devenue un produit de grande consommation. Dans les étals des magasins, nous savions qu’il fallait veiller à ne pas se faire avoir par le « packaging » et autres artifices innombrables destinés à nous faire consommer, mais dans ma candeur indécrottable, j’avais longtemps pensé que les Studios Disney respectaient le monde de l’innocence enfantine[xiii]13.

Le « fric » est désormais partout, et les personnages disneyens sont aujourd’hui pensés, réfléchis, élaborés pour séduire tant sur les écrans que dans les bacs contenant les produits dérivés.

Et J.G. Fradet de conclure que la version du Bossu de Notre-Dame « aura rapporté aux studios Disney plus de 300 millions de dollars... Du bon usage des mythes ! »[xiv]14

Alors… finalement… quel « tripotage » est-il le plus choquant entre celui, sexuel, des « ados » de Girl next door et celui, intellectuel, de manipulateurs de sentiments humains ?

 

Qu’est un mythe 3 (Suite et fin) ?

Du bon usage des mythes

Ils sont partout sans que l’on y prenne garde, ces diables là, et il paraissait important de le rappeler. « Notre vie quotidienne se nourrit de mythe », constatait Roland Barthes. Puis, il poursuivait : le mythe est un système de communication, c’est un message […], une parole qui peut être bien autre chose qu’orale ; elle peut être formée d’écriture ou de représentations […] la photographie, le cinéma, le reportage, le sport, les spectacles, la publicité[xv]15, tout cela peut servir de support à la parole mythique »[xvi]16.

 

Finalement, car c’est à mon sens moins vicieux, roublard et pervers que les manipulations mercantiles des Studios Disney, je préfère l’usage qui a été fait des mythes dans Girl next door même si la « valeur number one » repose sur une évidence éculée (mais néanmoins toujours agréable) : celui de la beauté et de la grâce féminines matérialisées par la plastique avantageuse, les gestes, les regards et les expressions d’Elisha Cuthbert, autant d’éléments procédant du « système de communication » observé par Barthes et qui en illustrent et complètent les exemples qu’il donne[xvii]17.

Ne soyez pas jalouses Mesdemoiselles (aparté destiné à mes élèves). Je n’ai guère de compétences pour juger mais, si j’étais femme, il me semble que je trouverais plutôt « craquant » le héros, Emile Hirsch. Bien que le film soit peut-être plus destiné à un public masculin, les réalisateurs ont pensé à vous ; pas de frustration… même si les mythes en contiennent souvent des références. De toute manière, ce film s’adresse directement à vous pour vous faire « vivre par procuration »[xviii]18  l’aventure amoureuse de Danielle ; c’est sans doute du niveau intellectuel du roman-feuilleton de l’époque de vos mères ou grands-mères, mais pour combien de films pourrait-on faire la même constatation !

Il reste à rappeler que les relectures de valeurs et de mythes (… ou des légendes qui les portent !!) sont d’une banalité évidente dans le monde des arts[xix]19.

En littérature ce sont Camus, qui adapte le mythe de Sisyphe pour montrer l’absurdité de la condition humaine, ou Shelley, qui, lui, utilise le mythe de Prométhée repris par les poètes romantiques, pour décrire la souffrance de l’homme.

En peinture, c’est Manet qui, par Le Déjeuner sur l’Herbe, « relit » Le Concert Champêtre du Titien[xx]20 dans lequel s’observent l’omniprésence divine et quelques fantasmes masculins et qui est une possible reprise du traditionnel mythe du Jugement de Pâris, Jugement qui, de toute manière, inspirera Raphaël quelques années plus tard. Avant Manet, Le Concert Champêtre avait été repris par Watteau. Puis ce seront Monnet, Picasso, Alain Jacquet (inspiré par Warhol et Lichtenstein) et Vladimir Dubosarsky & Alexander Vinogradov qui en proposeront à leur tour de nouvelles lectures très probablement à partir de la transposition de Manet.

Songeons encore à Faust, objet de relectures littéraires depuis l'Antiquité[xxi]21, et qui sera encore relu pour être transposé en « récit musical » par Berlioz, Schumann, Liszt, Gounod, Mahler et d’autres.[xxii]22

Bref : la relecture de mythes n’est pas une originalité[xxiii]23, et l’on souhaitera que l’aient pleinement compris ceux qui, en voyant le thème des présents propos, n’en croyaient pas leurs yeux et vociféraient quelque chose du genre : des mythes et des valeurs authentiques dans ce navet de Girl next door, c’est vraiment du n’importe quoi !

A présent, si les mêmes considèrent que les exemples donnés « volent » intellectuellement trop haut pour le film considéré, il faudra les engager à ouvrir les yeux devant certaines publicités… ou admettre que sont bien des relectures de Faust tant La Beauté du Diable de A. Salacrou et R. Clair (1950) –voilà pour la référence « intello »- que cet autre « navet » (pardon Josiane !) qu’est Ma vie est un enfer, comédie de Josiane Balasko (1991) revue avec un certain humour, ou encore ce « navet authentique » que sont Mes démêlées avec le diable, téléfilm de Thom Eberberth (2001), avec Robert Townsnd. Humour, encore, pour Roman Polanski qui « revisite » le mythe de Dracula.

Concernant la musique, proposons en illustration de relecture la version du mythe de la peur que fit Allan Parsons, lorsqu’il reprit musicalement quelques-uns des contes d’Edgar Poe : The Allan Parson projects, Tales of mystery and imagination Egdar Allan Poe, (20th century records, 1976 pour l’édition originale).

Girl of next door, comme toute création intellectuelle, repose donc sur des valeurs, des symboles, des mythes relus et adaptés à l’histoire.

Voici quelques-uns de ceux qui paraissent essentiels…

 

[… suite du texte ? Me le demander si vous le voulez…]



[i]1 Je « pompe » sans vergogne les infos de http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=48397.html … Merci ! Par ailleurs, pour se référer aux séquences du film j’ai, bien sûr, utilisé l’horloge d’un lecteur de DVD. Pour les blondes de passage dans ces lignes (coucou ! ça va ? Attendez, ce n’est que le début ! :-), cela signifie que la mention du style « 59.06 » signifie qu’il faut faire avancer le film jusqu’à la 56ème minutes + 6 secondes pour retrouver la séquence à laquelle il est fait allusion. Le DVD de Girl next door utilisé est une version originale, c’est-à-dire sans coupures –il existe des versions tronquées de quelques passages jugés trop « osés »; Réf. Du DVD : diffusion Foxfrance ; http://shop.foxfrance.com/fr/produit_1_dvdnews_22498.php

[i]2 Moses I. Finley, Le monde d’Ulysse, Ed. de la Découverte, 1986.

[i]3 Moses I. Finley, Le monde d’Ulysse, Ed. de la Découverte, 1986.

[i]4 L’univers, les dieux, les hommes, Seuil, 1999

[i]5 ibidem. Il demeure malgré tout qu’il peut y avoir des évolutions fondamentales dans la valeur que transmet le mythe. Ainsi, la valeur de la « femme fatale » à laquelle il va être fait référence n’avait probablement pas le même sens lorsque Madame Cro-Magnon séduisit Monsieur Cro-Magnon. La relation d’amour entre nos deux ancêtres ne devait pas avoir le même sens qu’aujourd’hui. Ainsi encore, nous verrons plus loin que, dans la Rome antique traditionnelle, celle de la « virtus », le sentiment amoureux était condamné par la morale. La valeur « amour » persiste, mais son contenu évolue.

[i]6 Entendre, bien sur, une transmission orale par des bardes, des troubadours, des aèdes… ou, en tout cas, non figée ; l’usage de l’image comme véhicule du mythe ne met pas les valeurs transmises dans un carcan.

[i]7 Et c’est bien un peu le même phénomène qui se produit en linguistique où les mots sont réutilisés, adaptés ; en principe, la forme évolue mais la signification, le signe sémiologique, persiste.

[i]8 Qui aura un jour le bon sens élémentaire de considérer que la protection des droits d’auteur (et cela quel que soit le domaine de création) ne doit intervenir qu’à partir du moment ou l’ « emprunteur » n’en est pas un… car, justement, il entend faire commerce, déclaré ou non, des documents utilisés. Il est tout de même étonnant que je puisse, sans crainte, faire une longue citation d’un universitaire,  J.P. Vernant, et que je n’ose reproduire ici la quinzaine de lignes, bien senties, d’un article de presse totalement oublié puisque sa date de parution est déjà lointaine ! Pour ma part, lorsque je lis de longs emprunts faits aux publications que j’ai pu commettre, cela me fait sourire et penser que, finalement, je ne suis pas aussi idiot que j’en ai l’air puisque je suis lu et cité ; salut mon « ego » !

[i]9 L’article de F. Forestier a été publié dans le Nouvel Observateur du 25 février 1999 sous le titre « Comment l’auteur de Notre-Dame de Paris est devenu, un siècle après sa mort, le champion du hit-parade ; Victor Hugo Superstar ».

[i]10 J’ai pris l’Iliade en exemple pour montrer que le phénomène n’est pas nouveau, mais une analyse similaire pourra être faite avec le roman  (ou le film, ou la pièce de théâtre, ou le tableau…) à succès qui sortira demain

[i]11 Faut-il rappeler qu’à la fin du XIIIe s. des autorités religieuses et civiles du sud de l’Italie incitèrent Guido de Columna à mener à bien le projet qu’il avait de rédiger une gigantesque compilation sur l’ensemble des légendes du cycle troyen. Il en résulta l’Historia Destructionis Troja (Histoire de Troie la Grande), souvent appelée Historia Troja (Histoire de Troie) qui fut traduite dans toutes les langues d’Europe car elle devint « la source à laquelle recourraient […] chroniqueurs et historiographes soucieux d’attribuer aux rois de France une ascendance troyenne pour ne pas laisser à la seule Italie cette insigne privilège » (Marcel Thomas, dans son introduction à l’Histoire de la Destruction de Troie la Grant, Draeger, Paris 1973, p. 8)… Car dans les cours d’Occident, on se battit longtemps l’insigne privilège d’avoir une parentèle avec un héros homérique.

[i]12 La bulle est destinée à mes étudiants et étudiantes qui m’ont plusieurs fois décerné le diplôme envié de « Plus grand des bonobos » (c’est vrai ! j’adore ces cousins qui, semble-t-il, ont su véritablement mettre en pratique ce dicton pacifiste « faites l’amour, pas la guerre »… et qui, peut-être, ne se font pas la guerre car ils perdent leur agressivité latente en faisant l’amour)… « Bono-bêtes » est, bien sûr, le féminin de bonobo J.

[i]13 J’ose croire que Walt Disney, l’artiste, le vrai… travaillait, y compris à la fin de sa vie, sans une batterie de psychologues et sociologues à ses côtés. Si d’aventure un lecteur pouvait établir le contraire, bien vouloir me le faire savoir avec ménagement. Merci au nom des quelques illusions qui me restent sur l’espèce humaine.

[i]14 L’article de Jean-Gabriel Fredet, « Quand Disney réinvente Quasimodo » a été publié par Le Nouvel Observateur, 25/02/1999.

[i]15 Qui me fait un exposé sur l’usage intempestif des mythes dans la « pub » ?

[i]16 Roland Barthes, Mythologies, Points, Seuil, 1957. Je fais grâce au lecteur de la chaîne sémiologique décrite par Barthes (dans le langage : signifiant -> signifié -> signe ; en terme de transmission par voie de mythe : le signe du langage devient signifiant -> signifié -> signe), mais mes élèves sont priés de l’assimiler ou je vous colle une "interro" surprise ! Aaaaaaaaah ! Les "interros" surprises ; que de coliques ne m’ont-elles pas provoquées !

[i]17 Je vais être bon prince et illustrer la chaîne sémiologique évoquée ci-dessus puisque sa compréhension pose souvent des difficultés du fait que R. Barthes n’est pas toujours très simple à lire par de jeunes potaches.

Imaginez, Messieurs, que Danielle, la jeune femme qu’incarne Elisha Cuthbert, veuille vous faire une déclaration  (ces demoiselles restent libres d’inverser la scène et si Emile Hirsh ne les séduit pas, qu’elles transcrivent à leur goût).

Si Danielle utilise le langage : le « signifiant » sera la parole, c.à.d. un  « je t’aime » susurré à l’oreille, lequel « je t’aime » sera le « signifié » que vous recevrez dans ladite oreille et que vous « entendrez ». Quant au « signe », il sera constitué par le fait que la jeune femme s’est approchée de votre oreille, éventuellement avec une caresse et des yeux craquants.

Si à présent Danielle entend vous faire la même déclaration en utilisant le langage codé du mythe, tout va reposer sur des référents culturels. Les gestes de tendresse qui étaient précédemment le « signe »  vont devenir le « signifiant » c.à.d. les porteurs du message de déclaration. Le « signifié », le contenu du message, le « je t’aime » non formulé oralement, sera instantanément compris grâce au « signe », c’est-à-dire les références culturelles qui font que chacun sait qu’une femme ne vient pas se coller à l’oreille d’un homme en lui caressant la joue pour lui dire qu’elle va se « repoudrer le nez » (… quoi que !?). Bref, le « métalangage » (Barthes, lequel écrit d’ailleurs méta-langage) peut conduire à une « conversation » au cours de laquelle pas un mot n’a été prononcé, mais qui a été parfaitement comprise.

Sommes-nous d’accord ? Passons donc à un exercice pratique. Communiquer à vos voisins l’idée que le « prof » vous rase un maximum aujourd’hui  en langage articulé puis en métalangage…

[i]18  Cette expression non dépourvue d’humour est de Moses Finley, Le monde d’Ulysse, déjà cité.

[i]19 Il n’y a d’ailleurs pas que le monde des arts qui soit concerné. « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. On ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes », se « désespérait » déjà La Bruyère en commençant la rédaction des Caractères. Outre le fait que je me sois souvent demandé s’il y avait une raison particulière pour que La Bruyère date l’humanité de 7 000 ans, la pensée qu’il livre débouche directement sur la question des textes premiers et textes seconds, laquelle déborde largement le domaine de la littérature pour envahir l’espace de l’idée première et de l’idée seconde. Ainsi, même ce « bon » fil à couper le beurre, symbole proverbial d’une imagination peu dynamique, est lui-même une relecture (et c’est peut-être là l’origine de sa réputation) du crin à couper les œufs durs connus depuis la haute antiquité ; Platon (Le Banquet, 190c) et Plutarque (Dialogue de l’amour, 24) en témoignent en le prenant de surcroît comme l’exemple type d’une invention peu glorieuse. C’est la satisfactions des besoins par la création de biens et services (au sens économique de chacun de ces termes) qui régit la dynamique humaine, et tout que nous imaginons n’est qu’une relecture de l’invention à finalité identique qui précédait, ces relectures étant orchestrées par l’évolution des sciences et techniques ; la conservation permanente du feu récupéré à la suite d’un incendie naturel fut remplacée par le bâton d’ébonite et le silex, long usage de ce dernier… puis vinrent allumettes, briquets et autres système à piézoélectricité. Concernant la pensée et les arts, la même situation se retrouve. Réaliser que l’on ne fait qu’une relecture en tout et pour tout est un acte d’humilité et de respect envers ceux qui nous ont précédés, l’ensemble permettant de réaliser que nous avons des attaches qui nous font appartenir à cet ensemble que l’on nomme humanité. C’est là une prise de conscience à laquelle devraient procéder les générations de l’Internet, elles qui, grâce à d’harmonieux copier / coller, font  tout ou partie d’exposés, dossiers (…maîtrises et thèses !) en s’attribuant sans vergogne ce qu’elles ont joyeusement pillé sur des sites web. Exposés et dossiers n’ont d’autres buts que de donner à un élève un travail d’analyse, de compilation, de synthèse sur une question précise traitée par d’autres que lui car, à la limite, peu importe ses idées personnelles. Maîtrises et thèses procèdent de la même démarche étant entendu qu’il faudra alors être capable de critiquer pour reconstruire et déboucher ainsi sur des idées nouvelles, du moins en apparence…

[i]20 Semblent de plus en plus rares ceux qui, aujourd’hui, soutiennent encore que cette œuvre serait de Giorgione.

[i]21 Doivent relire leur copie tous ceux qui persisteraient à considérer que le thème de Faust est né ex nihilo quelque part en Allemagne aux alentours de 1500 et que, sous la poussée luthérienne, il évoluera jusqu’à la publication, en 1587, du Volksbuch (Le Livre populaire) avant d’être repris en Angleterre par Christopher Marlowe pour connaître bien des relectures avant que, vers 1770, Johann Wolfgang von Goethe s’en empare à son tour pour en faire le chef d’œuvre que l’on sait. Les « pré-Faust » sont nombreux et variés. Micéa Eliade (Histoire des croyances et des idées religieuses II, Payot 1988, pp. 357 sq.) en a trouvé la trace de Faut à Rome, et le thème faustien peut être lu dans bien des mythes notamment ceux de d’Osiris ou de Prométhée. Il se retrouve, christianisé, dans l’Orient Byzantin avec les mésaventures de Théophile d’Adana (cf. par ex. Emile Mâle, déjà cité dans L’Art religieux du XIIIè s. en France, rééd. Le livre de poche, n°4076, p. 469), dont Rutebeuf fera une relecture aux environ de 1260 / 1270, semble-t-il. En Occident, la légende de Théophile s’était répandue, et poursuivait son développement, essentiellement par une relecture iconographique dans les sculptures des églises qui illustrait les aspects protecteur, maternel et miséricordieux de Marie ; il est vrai qu’était éloquente son intervention pour reprendre à Satan le document signé par Théophile. « On ne trouve représenté qu’un seul miracle de la Vierge, toujours le même : le miracle de Théophile », écrit Emile Mâle (loc.cit., p. 469) pour souligner le fait que la légende de Théophile devint LE thème marial par excellence… Ce qui pourrait expliquer les relectures qui se firent en pays germanique sous la poussée luthérienne.

[i]22 Référence est bien sûr faite à La huitième symphonie.

[i]23 Une note pour répondre aux questions qui me sont posées de vive voix dans les couloirs… et qui devrait donc être utile aux lecteurs.

Je suis étonné de l’engouement, de l’étonnement que provoque cette notion de relecture dont la variante la plus banale est aujourd’hui exprimée en franglais sous le terme de « remake ». On « remake », avec plus ou moins de bonheur, tous les jours notamment dans les arts cinématographiques et dans la chanson. Oui, Innocents de Bertolucci (Venise 2003) avec Eva Green, Michael Pitt et Louis Garrel est une relecture qui, personnellement, me semble plus proche des Enfants terribles de Cocteau (et de bien d’autres films d’ailleurs, puisque les jeunes gens entendent souvent vivre dans le réel des situations connues dans les scenarii de films, qu’ils s’y réfèrent et que des extraits des films en cause s’enchaînent dans le film) que de poèmes d’Apollinaire, comme on a pu l’écrire. Oui également, ce même Innocents se présente comme un parcours initiatique où pullulent les symboles et, par certains aspects, pourrait être rapproché de Girl next door. Je ne vais pas disserter ici sur les lignes de la relecture. J’ai cité plus haut La Bruyère, j’aimerais y ajouter cette Pensée de Pascal : « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c’est une même balle dont on joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux. J’aimerais autant qu’on me dît que je me suis servi des mots anciens. Et comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours par une position différente, aussi bien que les mêmes mots forment d’autres pensées par leur différente position ».

 

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