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"Mort aux vaches,
vive l'anarchie"
(G. Brassens)

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 13:16

Je suis étonné de la manière dont plusieurs d’entre vous rebondissent à la moindre allusion qu’il peut m’arriver de faire aux camps de concentration et d’extermination.

Il y a quelque temps, alors que nous évoquions l’économie et les stratégies de survie de l’humanité préhistorique et que je tentais de vous faire comprendre comment l’homme totalement affamé peut avoir des réactions dictées par la souffrance qui, aujourd’hui, semblent tout à fait inconcevables et incompréhensibles,  j’ai lancé l’idée qu’il était possible d’appréhender cet état d’esprit par le biais de la situation qui, me concernant (j’insiste sur le fait que c’est là une appréciation totalement subjective), est l’une des plus horribles que je n’ai jamais lue ou entendue concernant les victimes des nazis.

J’ai écarté les questions que vous m’avez posées car je n’avais pas le temps d’y répondre ce jour là, et quelques-uns me réclament des précisions.

A quoi pensais-je ?

A ce qu’écrit Nathan Cohen dans ‘’Manuscrits des Sonderkommandos (1) d’Auschwitz : tenir face au destin et contre la réalité’’ (2) à propos du témoignage de Langfus (3), lequel ’utilisait une écriture distanciée pour rendre compte des différentes scènes auxquelles il assistait avant le gazage des victimes. Cependant il lui arriva de transgresser cette règle stylistique qu’il s’était imposé en donnant son sentiment personnel […]’’ (p. 502)

<< A deux reprises, l’auteur se trouva dans l’impossibilité de fournir un rapport froid des événements et fit mention de sa propre attitude. La première fois, quand des juifs du camp avaient été amenés pour être exterminés. Victimes, ils l’étaient, et si affamés que la seule chose qu’ils réclamaient était du pain. Ils en obtinrent et, à la vue de la nourriture, une lueur de joie délirante éclaira leur regard éteint. Ils déchirèrent le pain à deux mains et mangèrent tout en marchant vers la mort. ‘’Le pain les fascinait tant qu’ils ne virent dans leur mort qu’un événement secondaire’’>> (p. 503)

Bien que la citation faite de Langfus par Nathan Cohen soit très  légèrement différente, je suppose que sa référence à ce premier renvoie à ce texte : << On avait amené d’un camp un groupe de Juifs amaigris et décharnés. Ils se déshabillèrent dans la cour et entraient un à un pour être fusillés. Ils étaient terriblement affamés et avaient supplié qu’on leur donne, pendant qu’ils vivaient encore, un morceau de pain. On en a apporté une grande quantité. Leurs yeux ternes et éteints par la faim qui les tenaillait s’étaient rallumés avec un feu sauvage de joie qui surprenait. Ils saisissaient à deux mains un morceau de pain et le dévoraient avec appétit en montant les marches pour être aussitôt fusillés. Ils étaient si surpris et contents de le manger que la mort leur paraissait bien légère. Que les Allemands savent bien tourmenter les êtres humains et maîtriser leur psychisme ! Il faut préciser qu’ils étaient tous partis de chez eux depuis quelques semaines seulement. » (p. 103)

C’est abjecte… et ma comparaison entre les hommes de la préhistoire et ces martyrs est finalement ridicule.

 

PS. La deuxième exception que relève Nathan Cohen dans le manuscrit de Langfus concerne le cas de 600 jeunes garçons qui furent poussés sauvagement dans une chambre à gaz malgré leurs supplications, leurs cris et leurs pleurs et comment, lorsque cessa ce tumulte sous l’effet du Zyklon B, la satisfaction se lut sur le visage de leurs bourreaux (p. 503).

_____________

(1)Notions assez précises et claires sur les Sonderkommandos in J.F. Forges et P.-J. Biscarat, Guide historique d’Auschwitz, ED. Autrement, 2011. Puisque certains me disent avoir du mal à trouver cet ouvrage, je vous indique son code ISBN : 978.2.7467.1484.7 et, si besoin, il est ici http://www.amazon.fr/Guide-historique-dAuschwitz-Jean-Fran%C3%A7ois-Forges/dp/2746714841/ref=sr_1_fkmr0_1?s=books&ie=UTF8&qid=1327144738&sr=1-1-fkmr0  ou, comme je n’ai aucune action chez Amazon J, encore là http://search.alapage.com/search?s=Guide+historique+d%E2%80%99Auschwitz&a=15641648-0-0

A Auschwitz, il s’agissait de prisonniers généralement juifs (le but était semble-t-il  de les mêler intiment au génocide) auxquels les autorités du camp avaient imposé pour taches de guider les condamnés au gazage dans les salles de déshabillage, de leur couper les cheveux puis, une fois morts, de leur arracher les dents en or, de brûler leur corps et de s’occuper des cendres. La question a souvent été posée de leur attitude complice avec les nazis. Sans doute y a-t-il eu des cas. Quelques témoignages vont en ce sens.

Dans Les Naufragés et les Rescapés ; Quarante ans après Auschwitz (Éditions Arcades, Gallimard, 1989), Primo Levi, après en avoir appelé à la difficulté de comprendre et de prévoir le comportement de tout être, y compris de soi-même, face à des situations hors normes,  a écrit ces mots qui me paraissent très justes : << Je demande que l’histoire des ‘’corbeaux du crématoire’’ soit méditée avec pitié et rigueur, mais que le jugement sur eux reste suspendu>>.

(2) In Des voix sous le cendre, Calman-Lévy / Mémorial de la Shoha, 2005, Ed. Le livre de Poche n° 30657. Cet ouvrage contient les témoignages de Sonderkommandos. Les pages indiquées renvoient à cette édition.

(3)Lejb Langfus fut incarcéré à Birkenau et fut choisi par les autorités du camp pour devenir Zonderkommando. Il fait partie de ces courageux exécuteurs des basses œuvres, encore nommés corbeaux du crématoire par Primo Levi (cf. note 1 ci-dessus) qui eurent le courage de rédiger des témoignages de ce qu’ils voyaient, de ce qu’il étaient contraints de faire et qui cachèrent leurs écrits dans les cendres des corps qu’ils avaient incinérés. Ils ont été retrouvés par hasard, et il reste probablement d’autres écrits de ce type. Pour une biographie et les circonstances de la découverte du carnet de 62 pages qu’écrivit Langfus, voir par ex. Des voix sous la cendre, loc. cit., pp. 27 sq. Différents sites web donnent des indications.

 

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